Je ne pensais pas que ça m’arriverait un jour, et encore moins de cette façon. C’était un matin ordinaire, juste après l’Aïd el-Fitr. Je me suis réveillé avec les restes de l’ambiance de la fête en tête, mais la réalité m’attendait au tournant.
Il faut dire que les deux semaines précédentes, je n’avais pas fait semblant. J’ai dépensé sans trop compter : les habits de fête, les préparatifs, la nourriture, et pour couronner le tout, ma Clio qui a choisi exactement ce moment-là pour réclamer une réparation coûteuse. Sur le coup, j’ai vécu comme si les caisses étaient inépuisables.
Puis, ce fameux matin, j’ai glissé ma main dans ma poche. J’ai fouillé une fois, deux fois. Le constat était sans appel : il me restait exactement 15 000 GNF.
Juste de quoi sortir, atteindre le distributeur le plus proche et revenir. Mais je ne m’inquiétais pas. Dans mon esprit, la logique était simple : mon argent est à la banque, donc il est disponible. Je devais reprendre le boulot deux jours plus tard, et je savais que d’autres dépenses allaient tomber, mais j’étais d’une confiance presque arrogante.
Je suis parti à pied jusqu’au carrefour pour prendre un bombona, ces tricycles qui font la loi sur les routes de Conakry et dont j’avais déjà parlé sur mon ancien blog. Le trajet s’est passé normalement. J’arrive devant le Guichet Automatique Bancaire (GAB), je m’approche de l’écran, et là, c’est la douche froide.
Un message s’affiche, net et sans appel : « Machine temporairement indisponible ».
Je ne me rappelle plus de la phrase exacte, mais je me souviens très bien de ce que j’ai ressenti. J’ai râlé intérieurement (parce qu’il faut bien garder la face en public), mais j’ai quand même glissé ma carte. On espère toujours un miracle, une petite blague de la machine qui finirait par cracher quelques billets. Rien.
C’est à cet instant que j’ai percuté. Ce n’était pas une simple panne technique. Cette machine, je la connais très bien pour y avoir retiré souvent de l’espèce ; elle tombe rarement en rade. En réalité, elle était juste vide. À sec.
Je venais de me prendre de plein fouet ce qu’on appelle la crise de liquidité en Guinée. On en lit des articles, on suit les débats, mais tant que tu n’as pas le nez devant un écran qui te refuse tes propres économies, ça reste une notion abstraite. Ce jour-là, c’est devenu ma réalité.
Le plus frustrant, c’est de savoir que l’argent existe. Il est là, quelque part dans les serveurs de la banque, sous forme de chiffres et de données. Mais il n’est pas dans mes mains. Et à Conakry, si tu n’as pas de cash, tu n’as rien.
Retirer de l’argent est devenu un sport de hasard. Les distributeurs sont souvent vides, les files d’attente s’allongent devant les agences, et même quand on finit par entrer, on nous annonce des plafonds de retrait ou l’éternel « il n’y a pas de réseau ». On sait tous ce que ça veut dire : « on n’a plus de billets ».
Devant le GAB, j’avais deux options : rentrer avec mes 10 000 GNF restants ou tenter ma chance ailleurs, au risque de finir la journée avec zéro franc, loin de chez moi. J’ai écouté ma raison et je suis rentré.
Mon plan était simple : attendre lundi et aller directement au siège de la banque. Au moins là-bas, si ça ne marche pas, je pourrai m’expliquer de vive voix. Parce qu’au fond, c’est absurde. On confie facilement notre argent à des institutions en pensant le récupérer facilement quand on en a besoin, mais aujourd’hui, cette règle de base ne tient plus.
Ce qui est le plus troublant, c’est que cette situation n’a plus rien d’exceptionnel. C’est devenu la norme. On joue à la roulette russe chaque fois qu’on insère une carte dans un lecteur.
Depuis ce matin-là, j’ai compris une chose simple : avoir de l’argent à la banque ne veut plus dire être à l’abri.
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